
Vu d’Argentine, on ne considère peut-être pas l’œuvre de Piglia de la même façon. En France, au moment de la publication de Respiration artificielle, Piglia pouvait sembler un auteur complexe, un intellectuel, un narratologue. C’était de cette manière que la réception de son œuvre s’opérait, portée par la traduction du grand théoricien qu’était devenu Berman avec l’Épreuve de l’étranger (1984) et par les universitaires franco-argentins spécialistes de son œuvre. En Argentine, Ricardo Piglia est bien plus que cela : c’est à la fois un formidable conteur en plus d’une caisse de résonance des conflits qui agitent la société argentine dans les dernières années de la dictature. En même temps, il est l’héritier de Roberto Arlt, l’auteur qui a le plus marqué la génération d’auteurs à laquelle appartient Piglia. Les micro-récits qui prolifèrent dans son œuvre, presque toujours symboliquement saturés de représentations de la violence psychologique, policière, étatique… expriment avec beaucoup d’acuité la réalité argentine telle que Piglia la ressent.
F-M. D - Je ne connais pas précisément la réception de ces romans à la sortie. En outre, ce que je sais, c’est qu’après coup, quelques années après la défaite des militaires, de nombreux Argentins attribuent à Piglia la conscience critique qui est devenue la leur, alors même qu’ils ne l’ont lu que bien plus tard. Ce que nous dit Piglia, c’est que la littérature ne vole pas de ses propres ailes, comme si elle était hors du monde, elle est toujours en réaction ou en adéquation avec la réalité socio-politique qui lui permet d’émerger. Parallèlement, il n’y a pas d’Histoire qui puisse trouver sa place, en toute objectivité. Nous sommes toujours des lecteurs de la réalité comme du roman. En ce sens, dans Respiration artificielle, comme dans la Ville absente, Piglia ne me semble pas autre chose qu’un écrivain engagé dans cet exercice de liberté qu’est l’interprétation, exercice auquel il invite le lecteur.
A. W. - Quels sont les difficultés que vous avez pu rencontrer lors de la traduction d’un livre comme La Ville absente, d’une densité et d’une richesse (de tons, de références, de structure...) assez inouïe. J’imagine qu’il a fallu faire un travail de "décryptage" important :
F-M. D. - Traduire n’est rien d’autre que lire de manière intense, précise, critique, active. C’est pour moi la lecture portée à ses extrêmes avec tout ce que cela suppose d’interprétation, de réinterprétation, d’appropriation. Je ne suis pas un traducteur qui prend l’auteur au pied de la lettre. Je n’ai pas hésité à questionner Piglia, sur tel ou tel détail de l’original. Si je suis fidèle, ce serait plutôt à ce que je sens de l’œuvre qui me traverse. C’est pour cela que je revendique la traduction comme une lecture personnelle. En même temps et paradoxalement avec ce que je viens de dire, je tente de ne pas me mettre en avant dans la traduction, je tente d’inventer un style qui ne serait pas le mien, mais celui que j’imagine sous la plume de mon auteur s’il s’était exprimé en français. Pure fiction, bien sûr ! La ville absente mêle plusieurs récits prêtés à plusieurs personnages. Piglia revendique dans l’écriture ce qu’il appelle le document « dur », brut, la retranscription fidèle d’une voix, d’où le passage qui s’appelle « l’enregistrement », d’autre part La Ville absente postule la liberté absolue de la littérature, quand bien même elle serait prisonnière d’une machine. Tout se passe comme s’il donnait à sa plume une sorte d’indépendance, comme si l’écriture devait échapper à son créateur. Évidemment, l’auteur reste l’auteur et cette posture littéraire n’est là encore qu’une fiction, mais une fiction signifiante. Il fallait donc trouver un rythme, différents rythmes, et pour cela, la traduction de la poésie m’a beaucoup aidé.
F-M. D. - Pour moi, le plaisir se joue d’abord comme pour n’importe quel lecteur dans la lecture-découverte, la traduction, sans trop réfléchir, au fil d’un texte dont je n’ai lu que quelques pages avant de m’y mettre, poussé par le même désir d’avancer que n’importe quel lecteur. Ce travail, que le traducteur argentin Rolando Costa Picazo appelle son tricot, se prolonge pour moi dans la recherche et la vérification systématique et boulimique de toutes les références (dont on trouve le résultat sur le site de Zulma dans « À propos de La Ville absente » (mini essai sur la tradition littéraire et glossaire pigliens). Si la traduction fonctionne, je retrouve ce plaisir à la fin, quand à la lecture des dernières épreuves, l’émerveillement initial me ressaisit. Entre ces deux moments, il y a quelques moments difficiles, d’innombrables corrections. Il faut dire que dans ce travail, le traducteur n’est pas seul. Les éditeurs, en l’occurrence chez Zulma Laure Leroy et Serge Safran, ont aussi leurs exigences et sont un véritable stimulant. Je reprends donc plusieurs fois mon premier jet. Notons à ce propos que le travail éditorial est très différent en Argentine et en France où les corrections d’épreuves, la cohérence typographique, la vérification systématique des références internes consistent à mener un travail plus approfondi que ce qui a été fait dans l’édition originale. C’est donc aussi à ce propos et à ce moment-là aussi que le dialogue avec l’auteur s’engage, comme l’éditeur l’aurait fait avec un de ses auteurs français. Evidemment aucune intervention ne ne se fait sans l’accord de l’auteur.
A. W. - Pouvez-vous nous parler de sa langue ? J’ose à peine évoquer la richesse des tons et des registres dans ses livres, et sa pratique spécifique du discours rapporté comme processus narratif. Pouvez-vous nous en dire plus ?
F-M. D. - La langue de Piglia s’inscrit dans la tradition d’Arlt « polyfacétique » : selon les situations, elle peut être parlée, argotique dans Argent brûlé quand il fait parler des malfrats, voire soignée, conceptuelle… C’est l’une des difficultés de cet auteur. L’un de ses traits les plus frappants, que ma traduction ne reflète peut-être pas assez, c’est la sobriété absolue de sa syntaxe, sa préférence pour la coordination plutôt que la subordination, son goût pour le rythme binaire, courant en espagnol, mais qui passe si mal en français. Tout cela fait partie de l’oralité et de la tradition du conte. Même quand Piglia tend vers un discours historique, scientifique ou critique, sa parole tient plus de l’oralité du discours du professeur en chaire qu’il est à Princeton que de l’écriture léchée. La difficulté dans la traduction était de rendre cette richesse de tonalités tout en évitant ce qui ne serait pas passé en français, de ne pas dénaturer la tonalité et ce qui fait la singularité de l’œuvre.
A. W. - Le paysage littéraire contemporain argentin est extrêmement riche (on a vu en France paraître des auteurs marquants comme Aira, Pauls, Fresán, et bien d’autres). Auriez-vous des auteurs ou des livres que vous conseilleriez aux lecteurs hispanophones du Fric-Frac Club ?
F-M. D. - En tant que lecteur, je me disperse beaucoup et je n’ai pas une vision claire de l’ensemble de la production argentine. J’ai malgré tout suivi avec intérêt César Aira, dont Un épisode dans la vie du peintre voyageur, admirablement servi par la traduction de Michel Lafon, m’avait beaucoup impressionné. Cependant, je n’adhère pas toujours à cette écriture et quelques traductions ultérieures m’ont déçu. Par ailleurs, Le Passé d’Alan Pauls m’a passionné. Je l’ai lu dès sa sortie en espagnol, avant même que Bourgois n’achète les droits pour proposer la traduction à André Gabastou qui a fait un magnifique travail. Je me souviens de la réponse de Piglia à qui j’avais demandé son avis sur ce roman : « Pauls est la meilleure chose qui ait pu arriver à la littérature argentine depuis très longtemps ». Quand à Rodrigo Fresán, il faut absolument lire son roman paru aux Éditions Passage du Nord-Ouest La Vitesse des choses, qui dans la ligne de ceux de Piglia, bien que dans une écriture assez différente, fourmille en mini-récits, mêle critique et récit, réflexion et narration, a une vision des destins humains très profonde. Il faudra aussi suivre Lucía Puenzo, dont un étonnant roman est en préparation chez Stock. Cela dit, malgré le talent d’écrivains comme Pauls, Fresán ou Aira, personne n’avait, depuis Macedonio Fernández, Roberto Arlt et Borges, pénétré avec la profondeur de Piglia la relation entre le langage, la société, la violence, la littérature, tout en parvenant à nous offrir de vraies histoires, des visages attachants que nous emportons avec nous comme la petite fille ou le gaucho de La Ville absente.
A. W. - Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
F-M. D. - Après El Último lector (titre homonyme de celui de Piglia), je viens d’achever pour Zulma la traduction d’un deuxième roman du Mexicain David Toscana, qui en espagnol s’intitule Estación Tula, une véritable boîte à merveilles. Un auteur intense, original, important au Mexique, et qui dans les prochaines années sera considéré comme l’un des grandes figures de la littérature hispano-américaine. En ce moment, je reviens à Piglia et suis en train de reprendre ma première traduction d’Argent brûlé, un roman totalement différent de La Ville absente, d’une force incroyable et qui raconte un fait divers survenu dans les années 60 : une bande de voyous prend d’assaut et dévalise un fourgon blindé, en laissant derrière eux plusieurs morts. Une course poursuite s’engage. Cela fonctionne comme une tragédie grecque, ça a quelque chose du meilleur Faulkner, c’est une prouesse narratologique qui repose sur la synthèse d’une foule de coupures de presse rassemblées par Piglia au moment des faits et c’est, de plus, une très forte histoire d’amour homosexuel. J’ai aussi traduit, en 2009 un roman catalan d’Anna Soler-Pont et d’Asha Miró, ainsi qu’un petit bijou, intitulé Pépé l’Anguille, premier roman écrit en langue corse en 1929. Tout cela paraîtra en 2010.
F-M. D. - Je ne suis pas un grand lecteur de romans. En tant que lecteur, mes deux préférences vont d’une part vers la littérature de l’antiquité grecque et latine, que j’enseigne en classe préparatoire, d’autre part vers la poésie contemporaine, surtout étrangère, bien que j’ai beaucoup lu les poètes français. Je relis périodiquement Homère. Ce que je recherche, c’est à la fois le souffle porté par un rythme, une musique, de l’intensité. J’aime aussi l’image, quand elle ne tombe pas dans l’excès, qu’elle n’est pas gratuite. D’une certaine manière, les seuls romans qui me plaisent sont ceux qui répondent à ces critères. La première fois que j’ai traduit Argent brûlé, j’étais en train de lire Sanctuaire, de Faulkner. Un hasard ! Je ne savais pas que c’était une des références de Piglia, dont la Ville absente se fait écho. Cela dit, je me rends compte en retraduisant le livre en ce moment, que cela a infléchi ma traduction, et qu’il n’est pas forcément judicieux de côtoyer deux univers proches. Pour comprendre Piglia, j’ai aussi lu Les sept fous et les Lance-flammes d’Arlt, une grande découverte !
F-M. D. - Je ne suis pas timide en traduction. J’aime la difficulté, entreprendre des choses difficiles, sans être forcément compétent au départ. Quand j’ai traduit L’Homme perdu de Ramón Gómez de la Serna, c’était un peu comme se jeter dans un gouffre sans savoir si au fond j’allais trouver de l’eau pour amortir ma chute. Heureusement, il y a les amis traducteurs sur lesquels on peut s’appuyer quand on ne comprend pas, ou pour valider telle ou telle trouvaille : je pense notamment à Henry Gil, le magnifique traducteur du poète espagnol Jaime Siles. Un de mes rêves était de traduire un manuscrit latin, jamais édité, inconnu ou presque. J’ai eu cette chance il n’y a pas longtemps, avec le Vir Nemoris (« l’homme du bois sacré »), une épopée en vers latins de 1771 écrite par le jeune homme fougueux qu’était Giuseppe Ottaviano Nobili Savelli après le désastre de Ponte-Novu, qui en 1969 devait signer la défaite des Corses devant l’envahisseur français, après un an de résistance acharnée et des milliers de morts. J’ai travaillé sur un texte parfois illisible, plein de ratures, en quête du moindre indice pour rétablir tel ou tel mot effacé, et j’ai découvert un trésor. Mais mon plus grand défi serait de traduire l’œuvre d’Horace. Aucune traduction française ne me plaît, j’ai toujours l’impression que je lis autre chose qu’Horace, que je ne retrouve ni sa concision, ni son élégance, ni son mordant. Et là, je dois dire que, pour l’instant, je n’ose pas, pas seulement à cause de la difficulté, il faudrait aussi ici consacrer quelques années.


